Jean-Marc se lève chaque matin à 6h12 précises, non pas parce qu’il aime la régularité, mais parce que c’est l’heure à laquelle son réveil sonne.
Il le déteste.
Le bruit, la lumière grise de la chambre, l’odeur de café froid qu’il n’a pas encore eu le temps de faire, tout. Il regarde sa femme, Sandrine, toujours étalée comme un sac de linge sale sur le lit. Elle ronfle. Elle pèse cent vingt kilos et n’a pas travaillé depuis 2009, après son dernier contrat à durée déterminée au supermarché. Elle dit qu’elle est "fatiguée de l’intérieur".
Lui, il n’a pas le droit d’être fatigué.
Le pavillon, c’est un truc des années 90, crépi blanc sale, jardin pelé avec un barbecue jamais utilisé. À Angoulême, dans une zone pavillonnaire qui sent l’ennui et l’herbe coupée. Le rêve français, dit-on. Quatre murs, un crédit sur vingt-cinq ans, une haie trop haute.
Jean-Marc travaille à l’entrepôt de Coliposte, en zone industrielle. Il trie des cartons. Huit heures par jour, debout, sous des néons. Il pense souvent à mourir, pas de manière spectaculaire, juste... ne plus se réveiller. Que tout s’arrête.
Les enfants, il les aime bien, quand ils dorment. Le reste du temps, c’est le chaos. Quatre tornades de bruit, d’écrans, de caprices et de cris. L’aîné a redoublé, le deuxième tape les murs, les deux petits braillent sans raison. Personne n'écoute personne. Personne ne parle vraiment.
Le chien, un vieux labrador puant nommé Ramsès, est sans doute le seul à avoir compris que la vie ici n’avait rien d’un rêve. Il regarde Jean-Marc avec des yeux fatigués, complices. Parfois, ils restent tous les deux dans le jardin, en silence, comme deux âmes usées qui n’attendent plus rien.
Le dimanche, Jean-Marc lave la voiture. Pas par amour de la propreté, mais parce que c’est la seule activité où il est seul. L’eau froide, l’éponge, le savon. Il regarde son reflet déformé dans la carrosserie et se demande qui il est devenu.
La nuit, il fume en cachette dans le garage. Il pense à sa jeunesse, aux routes qu’il n’a pas prises, aux amours qu’il n’a pas osé suivre. Il se dit qu’il aurait pu partir, mais il n’a jamais su comment faire. Alors il est resté. Comme tout le monde ici.
Jean-Marc rêvait qu’il tombait lentement dans un puits sans fond, un endroit frais, silencieux. Un lieu où personne ne parlait de promotions sur les raviolis ni de groupes Facebook de mamans. Puis une odeur l’a tiré du néant : un mélange de café réchauffé, d’oignons crus et de dentifrice pas rincé.
Magalie.
Elle l’embrassait. Pas doucement. Des petits claquements mouillés sur la joue, le front, la bouche.
« Allez mon chaton… c’est samedi ! Faut aller au Leclerc ! »
Il ouvrit les yeux et la vit. Elle était encore en robe de chambre, sans soutien-gorge, sa poitrine reposant sur sa poitrine à lui, écrasante. Il sentait son poids, son souffle, tout. Il ne pouvait pas bouger. Elle riait.
« Allez, fais pas ta feignasse, la tribu de Loulou a besoin de nous ! »
Jean-Marc voulait hurler. Ou mourir. Mais à la place, il murmura :
« J’arrive, Magalie. »
Elle se leva en se tenant le dos. « Aïe, j’ai mal au rein, j'ai trop marché hier! »
Jean-marc se morda les lèvres. Il savait ce qu'elle faisait pendant que lui travaillait comme un acharné a colipost, ce n'était qu'orgie de chips devant la redif des freres scott, affalé dans le canapé, ses douleurs venait de son apathie.
Elle s’éloigna en traînant les pieds, direction la salle de bain. Jean-Marc resta là, aplati par l’empreinte de sa femme, l’odeur de son haleine encore imprégnée dans ses narines. Il fixa le plafond fissuré. C’était samedi. Le début du week-end.
Au Leclerc, c’est toujours la guerre. Pas une vraie, pas une noble. Une guerre d’aisselles, de caddies mal conduits et de promos criardes. Magalie avance avec son déambulateur imaginaire, elle pousse le caddie comme si c’était une extension de son corps. Elle commente chaque produit à voix haute comme si Jean-Marc avait un mot à dire.
« Regarde, les Knackis sont en lot de 3. On en prend 6. Ça fera des repas pour les gnomes. »
Les gnomes, c’est aussi la tribu de Loulou, selon l’humeur.
Jean-Marc, lui, pense au silence. Il essaie de respirer par la bouche. Il pense aussi à Élodie. Pas volontairement, elle surgit, comme une bulle d’oxygène sale dans la fosse septique de sa vie.
À la caisse, Magalie s’engueule avec la caissière sur un bon de réduction périmé depuis 2023. Jean-Marc contemple un rayon de chewing-gums et se demande s’il existe un parfum qui efface la vie.
De retour à la maison, c’est un sprint.
« Dépêche-toi de ranger les surgelés, Jean-Marc, je vais me faire une beauté ! »
Elle disparaît dans la salle de bain. Il entend des coups de brosse, des grognements, un pet dissimulé par un jet de déodorant.
Midi arrive. Ils roulent vers la maison de Kévin et Élodie. Un pavillon comme le leur, mais avec une statue de dragon dans le jardin et des boudah. Jean-Marc a les mains moites. Il ne sait pas s’il espère ou s’il redoute ce qu’il imagine.
Kévin les accueille avec un tshirt rg512 ultra moulant, un jean skinny faussement usé et paire de chaussre puma edition ferrari.
« Wesh les lovers ! Entrez, détendez-vous ! »
Élodie embrasse tout le monde avec un sourire trop large. Elle porte un legging léopard et un haut moulant qui ne laisse rien à l’imagination. Jean-Marc évite de la regarder trop longtemps. Il se sent comme un gamin devant une vitrine interdite.
Le repas est lourd. Saucisses marinées, vin tiède, discussions sur les chakras sexuels. Kévin parle de "maîtrise de soi", de "respiration pelvienne". Élodie rigole avec des sous-entendus qui s’écrasent sur la table comme des mouches molles.
Magalie, elle, bouffe. Elle parle de ses varices et de la dernière gastro du petit gaspard. Elle n’entend rien, ne voit rien. Jean-Marc, lui, entend tout. Il voit les regards, les mains qui se frôlent, les invitations floues derrière les mots. Il sent que le monde qu’il rêve de frôler est juste là, au bord du saladier de taboulé.
Mais il reste muet. Parce qu’il sait. Magalie, si elle devinait un seul de ses fantasmes, hurlerait. Elle menacerait de partir, de le traiter de dégueulasse, de sale vicelard.
Alors il sourit. Il boit. Il rit même à une blague de Kévin sur le kama-sutra et les hernies discales.
Sur le chemin du retour, Magalie s’endort dans la voiture, la tête contre la vitre, la bouche ouverte. Jean-Marc conduit. Il pense à Élodie, aux jambes croisées sous la table, à la proposition jamais dite. Il pense à tout ce qu’il n’ose pas être.
Ils rentrent de chez Kévin et Élodie à la nuit tombée. Dans la Kangoo, les enfants se disputent à l’arrière, s’insultent à mi-voix, se balancent des miettes de chips. Magalie, affalée côté passager, commente la soirée en soufflant par le nez :
« Non mais t’as vu comment elle s’habille, Élodie ? C’est plus un legging, c’est une gaine ! Et son haut léopard… j’ai cru que j’allais faire une crise d’épilepsie. »
Elle se gratte sous le ventre.
« Et ses manières… limite elle t’aurait roulé une pelle à table. C’est une vraie chaudasse. Heureusement que toi t’es pas attiré par ce genre de femmes vulgaires, hein chaton ? »
Jean-Marc hocha la tete et emis un son aigu en signe d'accord non sincère. Il se contente de fixer la route, serrant un peu plus le volant entre ses doigts moites.
De retour à la maison, le rituel du soir commence. Jean-Marc s’occupe de la tribu. Il fait couler un bain tiède pour les deux petits pendant que les grands hurlent dans le salon. L’eau sent le savon discount à la fraise chimique. Il frotte, il sèche, il crie un peu, pour se faire entendre, pas pour se faire obéir.
En cuisine, il enchaîne. Cordon bleu au micro-ondes, purée Mousseline à l’eau chaude. Il touille, il sert, il souffle. Magalie est dans le canapé, un plaid sur les genoux, en train de consulter Facebook sur sa tablette, à la recherche de posts à commenter passivement-agressivement.
Le repas est expédié. Des miettes sur la table, de la purée au mur, des râles d’enfants. Puis vient le moment sacré du samedi soir : le film en famille.
Ce soir, c’est "Radin !" avec Dany Boon, suivi d’un téléfilm pathétique où Francis Lalanne joue un druide qui retrouve la foi en l’amour grâce à une fromagère. Magalie adore. Elle rit à gorge déployée, en tapant sur la cuisse de Jean-Marc.
« Franchement, il est trop marrant Dany. Un peu comme toi quand tu râles ! »
Jean-Marc regarde l’écran sans le voir. Il pense à sa vie comme à un long plan-séquence sans fin. Une caméra fixe sur un homme en train de mourir doucement, entre une chaise en simili cuir et un bol de chips molles.
Vers 22h15, Magalie se lève en lançantun clin d'œila Jean-marc.
« Allez, tu couches les petits ? Moi je monte me préparer. »
Elle dit ça avec un petit sourire. Celui qui donne à Jean-Marc envie de s’enfoncer un cure-dent dans l’œil.
Il monte les enfants. Il lit une demi-page d’un vieux "T'choupi", éteint la lumière, se fait mordre par un des petits, referme la porte.
Puis il reste un instant dans le couloir. Immobile. Il entend les bruits de la chambre. Magalie qui fouille dans son tiroir à nuisettes. L’odeur d’un parfum trop sucré, acheté à Lidl.
Il sent une angoisse sourde monter dans sa gorge. Le fameux "devoir conjugal". Une expression qui sonne comme une corvée moyenâgeuse.
Il entre. Elle est allongée sur le lit, dans une nuisette rose trop serrée.
« Viens, mon loulou. C’est samedi. »
Jean-Marc sourit. Un petit sourire de rien. Vide.
Il s’approche. Il se dit qu’il faut que ça passe vite. Que c’est la routine. Que ce n’est pas grave. Qu’il est ailleurs.
Il ferme les yeux. Il pense à Élodie. Il pense à partir. Puis il pense à rien. Parce que penser, c’est douloureux.


Merci les kheys, allez, je vous rajoute le deroulé de la journée du dimanche :
7h52. Jean-Marc est réveillé par un bruit de sacs plastiques. Magalie farfouille dans le placard de l’entrée.
« Debout chaton ! Y’a un vide-grenier à Magnac, faut y être tôt si on veut les bonnes affaires ! »
Elle porte un jogging Décathlon trop petit, un sac banane fluo. Jean-Marc se lève en silence. Il attrape un pull qui gratte et des chaussures en plastique. Les enfants sont déjà debout, surexcités à l’idée de fouiller dans les vieux jouets d’inconnus. Le chien pisse sur un tapis, personne ne le voit.
Le sol est une flaque uniforme de boue et de copeaux de bois détrempés. Les stands forment une ligne triste de bâches trempées, tables bancales, cartons mous et babioles ruisselantes de pluie.
Magalie s’y sent chez elle.
« Là, c’est le vrai peuple, Jean-Marc. Y’a de tout, mais faut fouiller. »
Elle s’élance, les bras en avant, comme une archéologue de la misère.
Jean-Marc suit, un sac IKEA vide à l’épaule. Il a mal dormi. Sa capuche goutte sur ses lunettes. Les enfants courent en criant : « OH UN PISTOLET DE PIRATE MAMAN » c’est un vieux pistolet à eau tout noirci, probablement léché par dix chiens différents.
Magalie s'arrête net devant une caisse remplie de DVD aux jaquettes criardes. Elle les épluche avec frénésie.
« Regarde-moi ça… Zumba pour les débutants, Zumba latino, Zumba cardio… »
Elle se redresse comme si elle venait de découvrir un trésor pharaonique.
« C’est un signe, Jean-Marc. Faut que je me remette au sport. »
Le vendeur, un vieux type au jogging taché de sauce, lui annonce :
« Le lot à 5 euros. »
Magalie fronce les sourcils.
« 5 euros ? Pour des DVD d’occasion qui sentent le chien mouillé ? Soyons sérieux. »
Elle sort une pièce de 2 euros :
« Je vous en donne deux, et encore, c’est parce que c’est dimanche. »
Le vendeur soupire. Jean-Marc regarde ailleurs, gêné.
Magalie insiste :
« Je vais pas payer plus pour devenir une bombe ! Vous participez à ma transformation, monsieur. »
Finalement, elle repart triomphante avec le lot sous le bras.
« Voilà, c’est fait. J’vais me remettre en forme. Si ça se trouve, à Noël, je rentre dans du 42. »
Pendant ce temps, les enfants font un scandale monumental devant un stand de jouets cassés.
Le plus grand hurle :
« MAMAN REGARDE C’EST UN SPIDERMAN SANS TÊTE JE LE VEUX »
Le deuxième bave sur un camion poubelle sans roues.
La plus petite sanglote en tenant une peluche Hello Kitty brûlée au fer à repasser.
Jean-Marc tente de faire diversion :
« On a déjà plein de jouets à la maison. »
Mais Magalie tranche :
« Bon allez, chacun un truc. Mais pas plus de 50 centimes pièce ! »
S’ensuit une négociation confuse. Des pleurs, des cris, une crise d’asthme simulée.
Résultat : 4 jouets pourris, un chewing-gum volé, et une promesse que "si vous êtes sages, on ira au McDo".
Jean-Marc marche derrière tout ce petit monde, les bras chargés de DVD de Zumba, de jouets démembrés, et d’un grille-pain des années 90 que Magalie a voulu "pour la caravane, on sait jamais".
Il se dit qu’il ne s’est jamais autant senti spectateur de sa propre vie.
Et il n’est même pas sûr d’avoir le principal
C’est l’heure du Graal des petits : le menu Happy Meal. Magalie commande en criant, comme si le comptoir était à 12 mètres.
« DEUX CHEESE, UN BIG MAC, TROIS HAPPY MEAL, UN MCFLURRY OREO, ET PAS DE GLAÇONS DANS LE COCA ! »
Ils s’installent dans un coin. Jean-Marc mord dans un cheese tiède en regardant son reflet dans la vitre. Il voit un homme gris, gras, écrasé par le bruit. Magalie croque dans son McChicken.
« C’est meilleur qu’chez Élodie, hein ! Au moins ici, y’a pas de poils dans la vinaigrette ! »
Les enfants courent dans l’aire de jeu. L’un d’eux tombe, hurle. Personne ne bouge. Le chien attend dans la Kangoo, il a vomi une partie d’un cordon bleu de la veille.
Toute la petite tribu monte dans "titine" le brave kango familiale totalisant fièrement 287548 km, prête a emener toute la petite tribu chez belle maman à soyaux, a l'est d'Angoulême.
La maison est figée dans le temps : napperons, cadres religieux, odeur de ragoût et de désinfectant. Belle-maman embrasse Jean-Marc à peine sur la joue.
« Alors, ça va mon gendre ? Vous avez trouvé des merveilles au vide grenier ? »
Elle ricane comme une portière rouillée.
Jean-Marc s’assoit dans le canapé trop bas. Magalie et sa mère parlent de leurs varices, de téléfilms TF1, de gens morts. Belle-maman sort un album photo. Chaque cliché est une épreuve.
« Là, c’est Magalie au camping de Royan, t’as vu comme elle était mince à l’époque ? »
Jean-Marc hoche la tête. Il aimerait être ailleurs. Ou n’être rien. Il se demandait si subir ces conversations etait plus douloureux que de s'introduire un milliers de fines aiguilles rouillées dans tout le corps, il ne trouva pas la réponse.
On leur sert un flan raté, trop tremblant, dans des assiettes qui sentent le moisi et l'humidité. Les enfants renversent du sirop. Le chien a trouvé une pantoufle à mâcher.
Retour en voiture.
Magalie dort, encore. Jean-Marc conduit, encore. Il pense, comme tous les dimanches soirs, que demain c’est lundi, et que la semaine va reprendre dans son travail inintéressant et totalement vide de sens.
Nenanmoins, il savait que les tâches qu'il avait a faire était simple, et il pouvait faire la seule chose qui lui tenait encore dans ce monde : s'évader dans son esprit, dernier espace de liberté de Jean-Marc, a jamais menotté sur l'autel du french dream qu'on lui avait tant vendu.
Le 24 mai 2025 à 07:18:26 :
je pense que c'est le moment pour Jean-Marc d'écouter les projets de vacances de Magalie pour cet été au center parc de lommel
Oui très bon idée, mais je pense qu'on peut faire encore plus deprimant, genre partir quelques jours en caravane en espagne, se battre avec la nuit avec les moustiques et la chaleur, et la transpiration de magalie dont le corps a lui seul rehausse la température de 5 degré dans la caravagne, a voir

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