Concentrons-nous sur ce qu’est fondamentalement la réalité, sans présupposé religieux. Partons simplement de notre expérience.
I) Ce qui n’est pas le fondement ultime
a) Les couleurs
Prenons d’abord l’exemple des couleurs.
Leur existence, en tant que qualités sensibles vécues, est entièrement contingente à notre intellect. L’œil reçoit bien un signal, mais c’est le cerveau qui le transforme en couleur et l’affiche dans notre champ de conscience. Regarde autour de toi en te disant : « cette incroyable diversité de couleurs, c’est moi qui suis en train de la produire ».
b) L’ensemble du vécu est médiatisé par le cerveau
Mais cela va bien au-delà des couleurs : en réalité, la totalité de notre vécu est médiatisée par le cerveau.
Conceptuellement, cela devient évident dès qu’on y réfléchit : toute intuition, toute expérience, passe nécessairement par l’intermédiaire du cerveau. Mais pour le constater réellement, il faut un déclic introspectif profond, avec un véritable avant et un après. Ça a l’effet d’une opération de la cataracte.
La manière la plus simple d’en faire l’expérience consiste à regarder sa main de près, en la maintenant légèrement en mouvement. La main apparaît vivante, incroyablement réelle, parfaitement définie, comme en ultra-haute définition.
Pourtant, ce que tu vois n’est pas la main « en elle-même », mais la main telle qu’elle est filtrée par ton intellect. C’est le cerveau qui parvient à générer cette image d’une qualité saisissante : couleur, texture, mouvement, profondeur, continuité.
Un autre moyen de le réaliser consiste à se dire : « j’ai deux yeux mais une seule vision ». Cela signifie que, à chaque instant, le cerveau est à l’œuvre, fusionnant deux images distinctes en une seule expérience visuelle cohérente.
Ou encore, de manière parfois très percutante : « la table devant moi n’est pas la table en elle-même, mais ma manière de la voir, la représentation qu’en produit mon intellect ». La table que je perçois est donc une représentation.
Ou encore « je ne suis pas dans mon salon mais dans ma tête ».
c) Deuxième déclic : tout est matière
Un second déclic, tout aussi profond, consiste à réaliser que tout est matière : c’est-à-dire tout ce qui apparaît à nous comme étendu, résistant.
Si je place ma main à côté d’un objet, les deux relèvent du même registre : ils sont tous deux de la matière. Cette idée peut être déstabilisante, car elle conduit à se dire : « moi aussi, je suis matériel, comme un château de sable ».
d) Approfondir le point b. La matière comme pure construction de l’entendement
Mais cette matière dépend entièrement de l’intellect.
On peut définir la matière comme une action causale permanente dans l’espace et le temps. Autrement dit, matière = causalité, action. Ce sur quoi la matière agit est encore de la matière.
Or analyser la causalité, relier un effet à une cause, c’est précisément ce que fait l’entendement.
La matière émerge donc lorsque l’entendement organise les phénomènes selon des relations causales : elle est, en ce sens, d’ordre purement cognitif.
Il en va de même pour l’espace et le temps. Eux aussi relèvent de structures cognitives innées.
L’espace, le temps et la matière constituent ainsi la manière dont nous comprenons subjectivement le monde à travers notre filtre cognitif.
e) Une objection majeure s’impose alors : la pomme que je vois n’est qu’une représentation produite par mon intellect. Mais la pomme en elle-même ne doit-elle pas exister objectivement indépendamment de mon intellect ?
La réponse est oui mais plus en tant que matière.
La matière n’a pas d’autre réalité que celle de la cognition, comme nous l’avons vu. Mais la pomme existe indépendamment de ma perception, mais à un niveau plus fondamental que la matière. Cerveau idem.
Qu’est donc la pomme indépendamment de toute perception matérielle ?
C’est ce que Kant appelle la chose en soi. Par définition, elle ne peut être connue. Schopenhauer prétend l’identifier par une autre voie. J’exposerai cette thèse dans le prochain texte, actuellement en cours de rédaction.
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