J’ai été, dès mes jeunes années, sous l’empire d’une immense mélancolie dont la profondeur trouve sa seule expression véritable dans la faculté qui m’a été départie, à un égal immense degré, de la dissimuler sous l’apparence de la gaieté et de la joie de vivre. La mélancolie est ma nature, c’est vrai. Mais bénie soit la puissance qui, bien qu’elle m’ait ainsi enchaînée, m’a donné une consolation. Il y a des animaux qui sont complètement désarmés contre leurs ennemis. Mais la nature leur a octroyé une ruse qui les sauve. Une ruse semblable m’a été accordée, dont la puissance me rend aussi forte que tous ceux avec lesquels je me suis mesurée. En quoi consiste-t-elle ? Dans ma virtuosité à cacher ma mélancolie. Aussi profonde que ma mélancolie, aussi retorse est ma rouerie. Ce n’est pas une idée en l’air. Je me suis entraînée et m’y entraîne quotidiennement. Souvent, je pense à la petite enfant que j'étais : je pouvais sauter, bondir, courir presque aussi allègrement que la gamine la plus normale