06h30. Réveil vibre sur le meuble TV imitation chêne acheté d’occas’ sur Marketplace. Jérôme coupe net. Pas assez dormi, demain pareil. Senseo tiède, tartines pâte à tartiner marque repère. La télé en muet sur la chaîne locale. Post-it de Magali : “Sortir les sacs jaunes (mardi).”
07h02. Dacia. Rond-point, lotissement, rond-point. Radio tubes 2008 entrecoupées de pubs pour vérandas et contrôles techniques à 59€. Il est seul dans la file, noyé dans des feux arrière anonymes. Ici personne ne se reconnaît, on avance par habitude.
07h34. Badgeuse verte. Open-space à 22°C. Premier réflexe : ouvrir Excel, comme on avale un café trop chaud. Mail “URGENT relance client” (rien d’urgent). Chef : “On fait au mieux.” Traduction : c’est comme d’hab. Fichier Suivi_v17_def2. Il met du jaune sur des cellules “priorité”. La priorité, ici, c’est la couleur.
10h03. “Petite réunion rapide ?” 56 minutes. Post-it au mur, quelqu'un dit “value”, tout le monde acquiesce, doc en sortie. On fabrique du doc pour contenir le vide.
12h12. Salle de pause, coin cuisine. Micro-ondes parfum poisson pané. Jérôme scrolle. Vlogs cuisine pas chère, astuce pliage drap-housse, quelqu’un qui fait une salle de bains en PVC à clipser. Il tombe sur une compil "French Dream" où défilent des salons gris/bois et des anniversaires à Flunch. Il rit jaune. Il reconnaît les ballons, les assiettes en carton, le gâteau photo. Il ferme l’app. Il rouvre l’app.
13h47. Notification crèche : “Journée pyjama vendredi.” Il cale ça entre “dentiste Magali” et “contrôle technique”. Magali lui a écrit : “N’oublie pas la litière.” Il répond “Oui.”
16h41. Fenêtre sur parking Scenic. Badge sortie. Détour Leclerc. Promo “-30% sur la deuxième raclette”. Il hésite, prend quand même. Carte de fidélité bip. Le ticket déroule sa vie en chiffres. Au coffre, le sac de sport qu’il n’ouvre plus : Magali y range depuis des mois les nappes plastifiées, les guirlandes LED de Noël et le pistolet à colle. De toute façon… à quoi bon.
18h02. Lotissement. Volets roulants en chœur. Magali prépare les pâtes en leggings motif léopard discret. Elle raconte les nouvelles vues sur Facebook : la cousine a fait un shooting grossesse dans un champ, Kévin a “négocié 150€ de plus”. Jérôme dit “cool”.
19h21. Bain du petit. Canard. Dessin animé pendant que Jérôme remonte la tringle du rideau qui retombe tous les deux mois. Le perpétuel provisoire. Il trouve la cheville, serre la vis, se promet d’acheter une vraie perceuse “quand on pourra”.
19h49. En passant dans le salon, il remarque que le poisson rouge flotte. Magali dit que c’est “pas grave”, qu’ils en rachèteront un “pareil” samedi au Leclerc, y’a un rayon animalerie maintenant. Jérôme le regarde glisser dans les toilettes, appuie sur la chasse d’eau. Le cycle de la vie aquatique.
19h57. Pâtes et fromage râpé, ketchup, pas de viande depuis trois jours : Magali essaie un nouveau régime végétarien pour perdre du poids. Magali parle de l’ATSEM : “Léna manque de concentration.” Léna a 4 ans. Ils hochent sérieux. Ils sont parents. Il faudra penser à régler la psychomotricienne, son bilan n'est pas pris en charge par la sécu.
20h28. Jérôme couche les loulous, Magali s'en est occupée toute la journée, elle n'en peut plus : en effet elle les a déposés le matin, récupérés le soir, avant de les installer devant la télé.
20h41. Magali est affalée sur le canapé, téléphone en main, et soupire : “Je suis fatiguée, Jérôme, j'ai besoin de vacances. Tu t’en rends compte ?” Lui, il se tait. Il sait que répondre, c’est pire. Elle finit toujours par dire qu’il n’a qu’à “trouver mieux”, qu'il "manque d'ambition". Il voudrait lui répondre qu’ils s’y sont mis ensemble, mais il n’a plus la force. Il range juste la vaisselle.
21h07. Lessive lancée. Sèche-linge interdit “pour l’instant” (économie énergie). Étendoir au milieu du salon qu’on contourne comme un totem. Ces derniers temps, Magali traîne. Elle ne range plus grand-chose, laisse les lessives s’accumuler “parce qu’elle est crevée”. Sur la table : catalogue Leroy Merlin corné. Page “Cuisine imitation chêne nordique”. Ils calculent mentalement. Ils referment physiquement.
21h52. Il scrolle encore, cette fois il tombe sur : tutoriel terrasse composite, astuce pour joints de salle de bains. Le pouce continue tout seul, comme un tapis roulant. Par hasard il tombe sur une vidéo d’un type qui rejoue un morceau de guitare qu’il connaissait par cœur, à l'époque. Le son lui serre la gorge. Sa propre guitare est dans le grenier, dans une housse, sous les déguisements des enfants. Il coupe le son. Pas le moment.
22h31. Lit. Série relancée, arrêtée à 12:14 parce que biberon. Magali s'endort côté mur, pyjama en molleton. Jérôme regarde le plafond, il cherche un espoir. Une formation ? Un CAP ? Devenir pompier volontaire ? Partir ailleurs ? Il imagine fort, au point d’entendre la mer. Puis le bruit fatigué de la cafetière du matin refait surface dans son oreille. Il éteint. On verra demain. Le réveil est assis au pied du lit, comme un rappel insidieux. Il baisse la luminosité. Bonne nuit.
22h57. Alarme réglée 06h30. Il pose le téléphone. Demain : ronds-points, badge, Excel, jaune, doc, Leclerc, volets, étendoir. Il connaît déjà tout ça très bien. Le mercredi il faut passer récupérer Dylan au foot à 17h, en espérant que son N+1 ne lui fasse pas de remarque s'il quitte en avance cette fois.
23h22. Premières sueurs d'angoisse. Quelque chose ne va pas. Verre d'eau du robinet, carafe filtrante. Il s'allume une cigarette discrètement dans le garage. Allez ! Demain, il pensera à autre chose en remplissant les cellules. Demain, il n’y pensera plus. Demain, il mettra de la raclette dans le frigo pour le repas avec les beaux-parents. Demain, il se dira qu’il pourrait. Demain, il se dira qu’il aurait pu.
Demain, c'est aujourd’hui...
Jérôme : petite maison de banlieue pavillonnaire, petit crédit sur 25 ans, petit CDI au SMIC, petite Scenic, petite vie.
Magali : gros IMC, grosse charge mentale (enfants, repas, "projets maison"), gros budget courses (Action, Gifi, Leclerc, Primark), grosse dépression depuis 2 ans (diagnostic vidéo Tiktok).
Le 11 novembre 2025 à 22:37:39 :
Merci de me faire relativiser la pénibilité de la solitude.
Force à toi, c'est pas toujours facile mais l'horizon reste ouvert et plein d'espoir !

Le 11 novembre 2025 à 23:05:25 :
Comment on peut en arriver là sans sentir la couille arriver ?
C'est insidieux, ça se met en place petit à petit, on ne le sent presque pas passer, et une fois qu'on réalise la catastrophe y a de retour en arrière possible, on est endetté jusqu'au cou et abdication après abdication, concession après concession, on a fini par accepter l'inacceptable.
Le 12 novembre 2025 à 18:24:11 :
Pauvre bête
Le poisson rouge a un rôle purement ornemental dans la structuration du quotidien banalisé dans le dream, comme un meuble ikea il est pensé pour être modulable, remplaçable.
JvArchive compagnon