Bonsoir à tous. Ce soir, on est à l’UMD de Bois-Colombes, une unité où sont enfermés les patients les plus lourds, ceux dont la société ne sait plus quoi faire. Et on est venus pour parler d’un cas… particulier. Giuseppe, alias StopCensure. Je suis avec Jean Cèpe, infirmier référent.
Bonsoir Guillaume. Prépare-toi… Ici, on l’appelle “le Résidu”.
Ouais. Parce que Giuseppe, c’est pas un homme. C’est un accident, un morceau de vie tombé par erreur. Sa mère ? Prostituée algéro-sicilienne de Bruxelles, camée, qui faisait des passes derrière un kebab de Schaerbeek. Son père ? Un client clandestin gambien qui a disparu avant la naissance.
Il a littéralement été conçu dans un coin crade de parking, entre deux kebabs et un sac poubelle éventré.
Cauchemar. Bas QI confirmé à 7 ans, incapable de suivre un cours normal. À l’école, il passait son temps à lécher les vitres, à bouffer de la craie et à mâcher des piles AAA. Quand les autres faisaient du foot, lui il essayait de gober des mouches “pour comprendre leur langage”. Les profs l’appelaient “le petit sous-développé de Schaerbeek”.
Après, ça dégringole. Ado, il dort dans un lit superposé avec trois cousins, il se lave une fois par mois, il pue la vieille sueur et la clope froide. Pas d’amis, pas d’amour, rien. Son seul lien social, c’est un vieux Nokia sur lequel il envoie des SMS à des numéros surtaxés pour “parler à des filles”. À 17 ans, il découvre Internet. Et là, c’est fini : il se réfugie sur le forum 18-25.
C’est là qu’il devient StopCensure ?
Exactement. Entre 2016 et 2019, c’est son heure de gloire. Il devient une sorte de petit gourou numérique. Il lance des délires, invente des stickers, se fait passer pour un mec intelligent. Sauf qu’en vrai, derrière l’écran, c’est juste un type qui sent la transpiration, qui vit avec sa mère et qui bouffe des raviolis froids à même la boîte.
Il pensait être respecté… mais sur le forum, les gens le laissaient délirer par pitié.
Décembre 2019. Le forum découvre qu’il ment, qu’il manipule, qu’il se prend pour un stratège. En une nuit, tout s’effondre. Giuseppe se fait humilier publiquement, traité de rat, de déchet, de “gros puceau”.
Le lendemain, sa mère le retrouve en boule sous son lit, en train de se balancer d’avant en arrière, répétant “c’est eux les golems, pas moi, pas moi…”. Quinze jours plus tard, il tente de s’ouvrir les veines avec une cuillère plastique. C’est comme ça qu’il finit chez nous, à l’UMD.
Et depuis, ici, comment ça se passe ?
C’est… pathétique. Pyjama Pikachu troué, pieds noirs de crasse, haleine de chien mort. On doit lui rappeler de se laver. Il se nourrit presque uniquement de BN et de Danette à la vanille. Quand il parle, ça sent la carie et le malheur.
Les autres patients se moquent de lui. Ils l’appellent “le sous-homme”. Ils lui piquent son goûter, lui renversent de l’eau sur la tête, le forcent à ramasser les miettes par terre “comme un golem”. Et tu sais quoi ? Giuseppe le fait. Il se baisse. Il ramasse. Il sourit même.
Ouais. Parce qu’il croit que ça lui donne “des points d’évolution”.
Dans sa tête, il a inventé un système où s’il obéit, il gagne des “points de sélection naturelle”. Les autres patients l’ont transformé en pantin. Quand ils veulent se marrer, ils lui demandent de danser, de chanter, de ramper… et il le fait.
Tu nous en parlais de ça, donc Giuseppe, son truc c'est la danse ? Explique nous tout ça
Ouais. C’est ça le plus glauque. Depuis quelques mois, Giuseppe s’est trouvé une “passion” : la danse. Dans son délire, il dit qu’il “danse pour ses maîtres”. On l’a surpris plusieurs fois, la nuit, seul dans le couloir, en pyjama, les pieds nus sur le carrelage glacé, en train de faire des mouvements lents comme un automate, en murmurant :
“Regardez, maîtres… je danse… je suis digne…”
L’autre jour, pendant le repas, un patient lui a crié :
“Allez Giuseppe, fais le robot !”
Il s’est levé, il a posé son yaourt, et il a dansé. Tout le monde riait. Lui, il tremblait, il transpirait, mais il continuait. Et quand il a fini, il s’est tourné vers le mur et il a murmuré :
“Un jour, ils seront fiers de moi…”
Donc… il n’y a plus rien à sauver quoi ?
Plus rien. C’est fini. Giuseppe, c’est une coquille vide. Une ombre qui bouge parce qu’on lui dit de bouger. Il ne pense plus. Il n’existe plus. On ne parle plus de guérison, ici… On le nourrit, on le lave, et parfois, on le regarde danser.
… Merci Jean. Vraiment. On se retrouve très vite pour une prochaine vidéo
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