Cet homme que j’ai aimé à m’en faire fondre les os a disparu pendant un an. Disparu. Après avoir pleuré des océans entiers et s’être traité de merde, littéralement. J’ai continué à lui écrire… dans une conversation avec moi-même. Tous les jours. Comme une folle douce. Comme si mon cœur n'avait pas compris qu’il était parti.
Et puis j’ai « tourné la page ». Enfin, j’ai essayé. Je ne l’ai jamais vraiment oublié. Quand il est revenu, c’était comme essayer de ne pas sourire à une chanson qu’on aime. Impossible. Il passait devant moi, l’air perdu, éteint, et il ne disait rien. Jamais un mot. Juste sa musique dans sa chambre, si forte qu’on aurait dit qu’il essayait d’assassiner ses pensées.
Entre-temps, j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Un homme doux, bon, aimant. Je suis tombée amoureuse. Et enceinte. Mais j’étais encore amoureuse de mon Portugais. À en crever.
Alors j’ai avorté.
Ma cruelle, personnelle, confession horrible.
Et je ne veux pas en parler plus que ça.
Juste dire : beaucoup de sang. Beaucoup de silence. Beaucoup de culpabilité aussi, mais pas pour ce que vous croyez.
Ma nouvelle relation s’est effritée doucement, comme une pierre mouillée. Et puis, au Nouvel An, je l’ai revu. Mon fantôme. Mon amour. Mon erreur favorite. On s’est regardés. On ne s’est rien dit. On s’est tout dit. Cette nuit-là, j’ai quitté S. Pour la deuxième fois. Toujours pour lui.
Dans les jours qui ont suivi, j’ai ressenti une angoisse étrange, presque douce… Comme si quelque chose allait arriver. Et puis il est arrivé. Il est tombé à genoux devant mon travail. Il m’a dit qu’il m’aimait. Qu’il avait mis un an à se réparer. Et que s’il m’avait, il serait tout à moi. Entièrement.
Je n’ai rien dit. Mais le lendemain, je suis allée à sa chambre avec des mimos (petits cadeaux, en portugais). Il ne s’est pas mis à genoux cette fois. Il est tombé sur moi.
Il m’a tenue comme un homme qui se noie.
J’ai tremblé dans ses bras. Il m’a embrassé les joues avec une tendresse si douloureuse que j’ai voulu pleurer. Mais j’avais déjà tout pleuré, pendant plus d’un an. Il n’y avait plus d’eau en moi.
On s’est échangé des cadeaux. Et puis je lui ai pris la main, je l’ai fait tourner comme dans cette chanson qu’il m’avait envoyée la veille : Tell Me a Tale, de Michael Kiwanuka. Et il m’a attrapée comme un loup affamé, m’a embrassée, et j’ai répondu. Mon corps entier le voulait. Mon cœur battait dans mon ventre.
J’ai fui.
Il est reparti.
On s’est revus deux semaines plus tard après une soirée d’entreprise. Je lui avais préparé un dessert fou : des pâtes frites avec confiture de tomates et ricotta citronnée. Un trompe-l'œil parfait. Je lui en ai donné sur le parking et j'ai fui à nouveau.
Pendant une semaine, on est allés faire les courses ensemble tous les matins. Il achetait des sacs de croquettes pour mes chats et plein de trucs inutiles. Il me poursuivait avec douceur et acharnement. Et j’ai fini par céder.
Par lui rouvrir mon cœur.
Mon âme.
Et mon sexe.
Avec lui, je suis à lui. Totalement.
À en réveiller en moi quelque chose de primitif, de féminin, de noir et doux… Une rage délicieuse. On est pareils. Intenses. Un peu fous. On se comprend trop bien. Parfois je pense qu’on est jumeaux : cassés de l’intérieur, mais pleins de pureté.
Aujourd’hui, on vit ensemble. Nos brosses à dents côte à côte me donnent des élans de tendresse que je ne croyais même pas possibles. Je fonds pour tout ce qu’il fait, pour tout ce qu’il dit. Mes yeux brillent comme jamais. Parce qu’ils sont remplis de lui.
Hier soir, on a parlé jusqu’à 4h du matin, dans le noir. On s’est confié nos monstres.
Je lui ai parlé de l’homme qui m’a volé ma virginité quand j’avais 6 ans. Il m’a parlé de la mort qu’il a causée, de celle qu’il a vue, quand il était militaire. De son PTSD. De la fois où il s’est pissé dessus pendant une crise. Et de sa tentative de suicide.
Il a pleuré pour moi et il a dit :
Meu amor, my woman… tu me fais sentir à la fois guerrier et papillon.
Et moi, j’ai pensé :
Je suis tellement amoureuse que j’ai envie de vivre.
Car on s'aime comme des monstres qui se tiennent par la main dans le noir...
Dommage que tu sois un homme