Ce qui m’a posé des problèmes, à moi, c’est ce que j’appelais « la Pêche aux Perles ». Ça voulait dire se branler sous l’eau, s’asseoir au fond de la piscine de mes parents, côté grand bassin. J’aspirais une énorme goulée d’air, je descendais et j’ôtais mon maillot. Je m’asseyais là pendant deux, trois, quatre minutes.
Jusqu’à l’éjaculation. J’avais une sacrée capacité pulmonaire. Quand j’avais la baraque rien qu’à moi, je faisais ça tout l’après-midi. Et quand j’avais fini de cracher mon truc, mon sperme, il flottait à la surface, de gros mollards laiteux bien gras.
Ensuite, il fallait que je plonge plusieurs fois pour le récupérer. Le ramasser et essuyer chaque poignée dans une serviette. Voilà pourquoi j’avais surnommé ça la Pêche aux Perles. Même avec le chlore, il fallait que je fasse attention à ma sœur. Ou, nom de Dieu, à ma mère !
C’était ma pire crainte en ce monde : ma jeune sœur encore vierge, pensant juste qu’elle grossit un peu, et donnant finalement naissance à un bébé retardé à deux têtes. Et les deux têtes qui me ressemblent. À moi le père et l’oncle.
Au bout du compte, ce n’est jamais ce qui t’inquiète qui te tombe dessus.
Le meilleur moment de la Pêche aux Perles, c’était la bonde de fond du système de filtration. Le meilleur moment, c’était quand on se foutait à poil et qu’on collait son cul dessus.
Comme diraient les Français : Qui n’aime pas se faire sucer la rondelle ?
Enfin, t’es juste un gamin qui prend son pied, et puis l’instant d’après, tu ne seras jamais avocat.
À cette minute, je m’installe au fond de la piscine, et le ciel bleu clair ondule à travers deux mètres cinquante d’eau au-dessus de ma tête. Le monde est silencieux hormis les battements de mon cœur à mes oreilles. J’ai passé mon maillot à rayures jaunes autour de mon cou pour le récupérer illico presto au cas où un ami, un voisin, n’importe qui, se pointerait pour me demander pourquoi j’ai raté l’entraînement de foot. La bonde de fond m’aspire sans interruption et j’y appuie mon petit cul blanc tout maigre pour en profiter.
À cette minute, j’ai une grosse réserve d’air et j’ai ma queue bien en main. Mes parents sont partis au boulot et ma sœur est à la danse. J’ai la maison pour moi tout seul pour des heures.
Au moment où je vais jouir, je bloque tout et je remonte pour reprendre une bonne goulée d’air frais. Puis je plonge à nouveau et je me réinstalle sur la bonde.
Et je recommence. Et je recommence.
Ça doit être pour ça que les filles adorent s’asseoir sur votre visage. Cette succion, c’est comme de couler un bronze qui ne s’arrête jamais. Avec ma queue bien dure et mon cul qui se fait bouffer, je n’ai pas besoin d’air. Mon cœur bat à mes oreilles et je reste sous l’eau jusqu’à ce que des étoiles de lumière très brillantes commencent à filer devant mes yeux. Les jambes en V, et mes creux poplités qui frottent durement contre le fond en ciment. Mes orteils deviennent bleus, et comme mes doigts, ils sont tout fripés d’être depuis si longtemps sous l’eau.
C’est alors je lâche ma purée. Les gros crachats blancs jaillissent. Les perles.
Maintenant, j’ai besoin d’air. Mais quand je veux pousser avec mes pieds contre le fond pour remonter impossible. Je ne peux pas les ramener sous moi. Mon cul est collé à la bonde.
Les services de secours vous diront que, chaque année, cent cinquante personnes environ restent coincées de cette façon, aspirées par le circuit de filtration d’une piscine. Il avale tes cheveux longs ou tes fesses, et tu te noies. Chaque année, ça arrive à des tas de gens. Et, la plupart du temps, en Floride.
Simplement, on n’en parle pas. Même les Français ne parlent pas de tout.
Je redresse un genou, je réussis à poser un pied sur le fond, et je me relève à moitié quand je sens un coup sec contre mon trou de balle. Je place mon second pied et je pousse pour remonter. Je parviens à me détacher du béton, mais pas à regagner l’air libre.
Jouant toujours des jambes et m’aidant follement des deux bras, je suis maintenant à mi-chemin entre le fond et la surface, incapable d’avancer davantage. Dans mes oreilles, les battements de mon cœur sont plus violents et plus rapides. Des étincelles de lumière passent et repassent devant mes yeux, je me retourne et je regarde au-dessous de moi… Mais ce que je vois n’a aucun sens. Cette corde épaisse, blanc-bleu et parcourue de veines, comme une sorte de serpent, sort de la bonde de fond et reste collée à mon derrière. Quelques-unes de ces veines saignent un sang rouge qui, sous l’eau, paraît noir et coule lentement de petites déchirures dans la peau blême du serpent. Un sang rouge qui disparaît peu à peu en se mélangeant à l’eau. À travers la mince peau blanc-bleu du reptile, on aperçoit des morceaux d’un repas à demi digéré.
Je n’ai pas d’autre explication. Un horrible monstre marin, un serpent de mer, quelque chose qui n’a jamais vu la lumière du jour, est dissimulé au cœur même de la tuyauterie de notre piscine et attend de pouvoir me dévorer.
Et donc… Je balance un coup de pied à sa peau veinée, glissante, caoutchouteuse et pleine de nœuds, et j’ai l’impression que ça le fait sortir davantage de la bonde. À présent, il a à peu près la longueur de ma jambe, mais il s’accroche toujours à mon trou de balle. Un autre coup de pied et je gagne trois centimètres vers une bonne gorgée d’air. Je sens encore le reptile qui me bouffe le cul, mais je me rapproche de la surface.
Emmêlés à l’intérieur du serpent, tu peux voir du maïs et des cacahouètes. Tu peux voir un truc ovale orange vif. C’est le genre de remède de cheval que mon père m’oblige à avaler pour que je prenne du poids. Pour que mes talents de footballeur me valent une bourse à la fac. Des vitamines, plus du fer et des acides gras oméga-3.
C’est la vision de cette pilule de vitamine qui me sauve la vie.
Ce n’est pas un serpent. C’est mon gros intestin, mon côlon qui s’échappe de mon cul. Les toubibs appellent ça « une descente d’organe ». La bonde de fond est en train de m’aspirer les tripes.
Les secours d’urgence vous diront que dans une pompe de piscine circulent dans les trois cents litres d’eau à la minute. Soit environ deux cents kilos de pression. Le gros problème, c’est que tout est lié à l’intérieur de nous. Ton trouduc n’est que l’extrémité inférieure de ta bouche. Si je renonce, la pompe va continuer à tourner à effilocher mes intestins jusqu’à m’avaler la langue. Imagine-toi en train de chier une merde de deux cents kilos et tu comprendras comment elle pourrait te retourner comme une crêpe.
Ce que je peux te dire, c’est que tes tripes ne te font pas tellement mal. Rien à voir avec une blessure externe. Les trucs que tu digères, les toubibs appellent ça « matière fécale ». Au-dessus, il y a le chyme, des poches d’une fine saleté baveuse constellées de maïs, de cacahouètes et de petits pois.
C’est cette espèce de soupe de sang et de maïs, de merde et de sperme et de cacahouètes, qui flotte maintenant autour dé moi. Mais même avec mes boyaux qui me jaillissent du cul, alors que je m’accroche à ce qui me reste de tripes, oui, même là, j’ai d’abord envie de remettre mon maillot de bain.
L’essentiel c’est que mes parents ne voient pas ma queue.
Je tiens un poing serré contre mon cul, tandis que de l’autre main j’attrape mon slip à rayures jaunes et je le retire d’autour de mon cou.
Mais impossible de l’enfiler.
Si tu veux palper tes intestins, va t’acheter un de ces paquets de capotes en boyaux d’agneau. Prends-en une et déroule-la. Remplis-la de beurre de cacahouète. Enduis-la de vaseline et mets-la sous l’eau. Et puis essaie de la déchirer. De la couper en deux. C’est trop solide et caoutchouteux.
Ça glisse tellement que tu n’arrives même pas à l’attraper.
Une capote en agneau, c’est tout simplement ton bon vieil intestin.
Maintenant, tu comprends ce qui m’attend.
Tu lâches une seconde, et tu te vides.
Tu nages jusqu’à la surface pour respirer, et tu te vides.
Tu ne nages pas, et tu te noies.
Tu as le choix entre mourir tout de suite ou mourir dans une minute.
En rentrant du boulot, mes parents découvriront un gros fœtus nu recroquevillé sur lui-même. Flottant dans l’eau trouble de leur piscine derrière la maison. Coincé au fond par un gros boyau entortillé et marbré de veines. L’exact contraire d’un gamin qui se pend en éjaculant. C’est leur bébé qu’ils ont ramené de l’hôpital il y a treize ans. C’est le gosse qu’ils espéraient voir décrocher une bourse grâce au foot et réussir un MBA. Qui se serait occupé d’eux quand ils seraient vieux. C’est tous leurs espoirs et tous leurs rêves. Flottant là, nu, mort. Avec, tout autour de lui, des grosses perles laiteuses de sperme gaspillé.
C’est ça ou alors mes parents me découvriront enroulé dans une serviette sanguinolente, évanoui à mi-chemin entre la piscine et le téléphone de la cuisine, avec un morceau d’intestin déchiré, en lambeaux, pendouillant toujours de mon maillot de bain aux rayures jaunes.
Même les Français ne parleraient pas de ça.
Le fameux grand frère, dans la marine US, il nous a appris une autre belle phrase. Une phrase russe. Quand nous disons : « C’est vraiment la dernière chose dont j’ai besoin », les Russes, eux, s’exclament : « J’en ai autant envie que des dents au cul ! »
Mnye etoh nadoh kahk zoobee v zadnetze.
Ces histoires que tu entends, sur les animaux qui se rongent la patte pour s’échapper d’un piège, ben, n’importe quel coyote te dira que, putain, deux coups de dents ça vaut mieux que d’être mort.
Putain… Même si t’es russe, un jour t’es bien content d’avoir des dents au cul.
Sinon, voilà ce que tu dois faire tu te contorsionnes. Tu coinces un coude derrière ton genou pour ramener ta jambe contre ton visage. Et puis tu te mords le fion et tu l’entames. Vu que t’es en train d’étouffer et que tu mâcherais n’importe quoi pour avoir la bouffée d’air suivante.
C’est pas le genre de truc que t’as envie de raconter à une fille à ton premier rendez-vous. Pas si tu espères un bisou avant le dodo.
Si je te disais quel goût ça a, tu ne mangerais plus jamais de calmars, mais alors plus jamais.
Difficile de dire ce qui dégoûta le plus mes parents : la façon dont je me suis mis dans la merde, ou la façon dont je m’en suis tiré. Après ma sortie de l’hôpital, maman m’a murmuré : « Tu ne savais pasce que tu faisais, chéri. Tu étais en état de choc. » Et elle a appris à cuisiner les œufs pochés.
Tous ces gens débectés ou désolés pour moi…
J’en ai autant envie que des dents au cul.
Aujourd’hui, on n’arrête pas de me dire que j’ai l’air trop maigre. À des dîners, mes hôtes font la gueule et le prennent mal quand je ne touche pas au rôti à la cocotte qu’ils ont cuisiné. Ce genre de rôti me tue. Le jambon au four. Tout ce qui reste dans mes boyaux plus de deux heures, ça ressort tel quel. Les haricots de Lima faits maison ou les gros morceaux de thon au naturel, quand je vais chier, je les retrouve intacts au fond de la cuvette.
Quand tu as eu droit à une résection radicale des boyaux, tu ne digères plus aussi bien la viande, tu vois. La plupart des gens ont plus de deux mètres de gros intestin. Moi, je suis heureux avec mes dix-huit centimètres. Et donc, j’ai jamais eu de bourse sportive. Jamais eu de MBA. Mes deux potes, le gosse à la cire et celui à la carotte, ils ont grandi, ils ont grossi, mais moi je n’ai jamais fait deux cents grammes de plus que ce que je pesais à treize ans.
Un autre gros problème, c’est que mes parents avaient claqué un paquet de fric pour cette piscine. À la fin, mon père s’est contenté de dire au type chargé de l’entretien que c’était une histoire de chien. Notre foutu toutou était tombé dedans et s’était noyé. Son cadavre avait été aspiré par la bonde de fond. Et même quand le type a ouvert le filtre et qu’il en a retiré un tube caoutchouteux, un écheveau d’intestins détrempés, avec une vitamine orange à l’intérieur, oui, même là, mon paternel s’est contenté de dire : « Ce chien était complètement con. »
Et depuis la fenêtre de ma chambre à l’étage, j’entendis papa qui disait : « On ne pouvait pas laisser ce cabot seul une seconde… »
Et puis ma sœur n’a pas eu ses règles.
Même lorsqu’ils ont changé l’eau de la piscine, même lorsqu’ils ont vendu la maison et déménagé dans un autre État, et même après l’avortement de ma sœur, mes vieux n’ont plus jamais évoqué cette histoire.
Jamais.
C’est la carotte invisible de ma famille.
Maintenant tu peux prendre une bonne grosse bouffée d’air.
Parce que moi, j’en manque toujours.