Les feuilles commençaient à tomber, dans une danse lente et mélancolique, colorant les trottoirs de teintes orangées et dorées. C’était un de ces après-midis d’automne où tout semblait s’étirer, suspendu dans un air frais, un vent presque désagréable, mais qu'on supportais pour oublier l'été. Tu n’avais pas prévu de sécher les cours ce jour-là, mais c’était devenu une habitude. Après tout, la tentation était trop grande; elle était là, Lucie, avec ses yeux pétillants et ce sourire qui te faisait fondre à chaque regard. Officiellement, vous n'étiez qu'ami, où même camarade de classe, mais au fond de toi tu espérais que son comportement et sa gentillesse ait une autre origine que l'amitié. Les mains enfouie dans son blouson en jean, ses cheveux virevoltant sur son visage, elle se protégeait tant bien que mal du vent qui était devenu assurément désagréable pour elle.
Il ne fallait pas perdre de temps. Comme à votre habitude, vous aviez contourner le parc avant de vous arrêter à la boulangerie pour acheter des bonbons, histoire de retrouver une liberté d'enfance. Puis, avec un mélange d’excitation et d'appréhension, vous êtes partis en direction de chez toi. Tu savais que tes parents ne rentreraient pas avant 18 heures, ce qui laissait juste assez de temps pour laisser libre cours à ce moment volé.
Vous arrivez bientôt et alors que tu appercois ta maison tu ne peux t'empêcher de douter un peu; tu lui a proposé de venir en espérant qu'elle trouve une excuse pour y échapper, mais vous y voilà, et maintenant tu ne sais plus trop comment garder le contrôle sur tout ça. Les premières étapes à l’intérieur étaient familières, mais d’une manière différente, comme si l’ordinaire prenait une toute autre saveur en sa présence. Vous enleviez vos Converse, couvertes de boue, après avoir marché sous la pluie fine, et les posiez dans l’entrée avant de grimper les escaliers. Le bruit de vos pas résonnait légèrement dans la maison vide, créant une sorte de musique d’anticipation.
Arrivés devant ta porte, tu marquais une pause. Sur le panneau accroché, inscrit en lettres rouges et un peu enfantines, il y avait : "DANGER - Interdit d’entrée". C’était ta façon de signifier à tous que ta chambre était un petit territoire personnel, un peu en désordre parfois, mais surtout rempli de souvenirs. Tu t’arrêtas un instant, incertain. Devait-on vraiment y entrer ? Mais à quoi bon hésiter ? Vous étiez là, seuls, dans ce petit cocon d’intimité, et tu ne voulais pas perdre une seule seconde au risque de tout gâcher.
Tu poussas la porte avec un léger sourire, presque gêné, mais au fond, soulagé de constater que ce n’était pas aussi catastrophique que tu l’imaginais. Il y avait bien quelques piles de livres et de CD qui traînaient, une veste négligemment jetée sur le dos d’une chaise, mais rien de trop accablant. À cet instant, tu réalisais que même le désordre avait un charme particulier, comme si cela rendait la pièce encore plus accueillante, plus vivante que d'habitude.
Vous allumiez la vieille télévision cathodique, celle qui crachait encore un peu de neige de temps en temps. Le bruit du tube qui s’allume, puis l’image qui se stabilise, fait partie de ces détails que tu avais appris à apprécier. En vous allongeant côte à côte sur ton lit, les bras entrelacés presque par hasard, tu insérais le disque de SSX dans la PS2. Ce jeu, tu l'adorais. Il n'était pas qu'un simple passe-temps : c'était un morceau de ton enfance, un terrain de compétition amicale avec tes frères, et à cet instant, il devenait un pont entre vous deux.
L'écran de chargement s'affichait, et tout à coup, dans le noir du téléviseur, quelque chose capta ton regard. Un simple reflet, mais qui te frappa en plein cœur. C’était son visage, celui de Lucie, capturé à travers la surface lisse de l’écran. Ses traits, sa lumière, la douce courbe de ses lèvres. Pour un instant, tout autour de toi disparut.
C’était comme si le temps s’était suspendu, comme si cette image, cette vision fugitive de son visage, était un secret que vous partagiez. Tu avais toujours eu du mal à maintenir un contact visuel trop longtemps, à cause de la timidité qui te bloquait souvent. Mais là, dans ce reflet sombre et presque magique, tu pouvais la regarder sans gêne, en toute tranquillité.
Chaque détail de son visage se gravait dans ta mémoire : la brillance de ses yeux, le léger frisson de son sourire, tout cela te semblait infiniment précieux. Et même si ce moment ne dura que quelques secondes, tu savais qu’il resterait gravé en toi, comme un souvenir parfait d’une époque où chaque geste, chaque instant passé ensemble, semblait être fait de pure magie.
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